Contexte d'ingénierie
Quelles préoccupations ? Un point d’entrée — le principe de falsifiabilité dans les apparats critiques
L’IReMus est spécialiste des apparats critiques d’oeuvres musicales. Un apparat critique est une édition scientifique d’une oeuvre musicale ancienne suppléée par un ensemble d’annotations qui justifient et contextualisent les choix opérés entre des versions parfois contradictoires de l’œuvre. Ce travail s’ancre pleinement dans les préoccupations du musicologue, évoquées en première partie de ce rapport, et soutient par la même occasion les préoccupations de l’éditeur de musique, qui cherche à établir le texte le plus juste possible pour le faire jouer par les musiciens d’aujourd’hui.
Dans la filiation des sources d’une mêmes oeuvre, le musicologue doit alors faire des choix, sur la base de ses connaissances historiques, concernant des zones de tension amenées par des versions opposées d’une même oeuvre. Le musicologue, en élucidant des sources contradictoires et fragmentaires, produit un travail herméneutique, c’est-à-dire un travail d’interprétation de textes anciens. L’écrit, qu’on tend souvent à sacraliser, n’est donc pas autant immuable qu’il n’y parait, l’écrit peut et doit pouvoir être remis en cause, interprété, mis en contexte, car il s’intègre dans un paysage historique nécessairement partiel et lacunaire.
« Les documents écrits sont muets, et ce n’est que par leur interprétation qu’ils résonnent à nouveau. Ce que nous entendons comme musique du passé est, dans ce sens, le reflet de ce que nous en comprenons aujourd’hui. En dehors de cette compréhension, il n’y a pas de musique du passé. » 1
Dans une perspective plus générale, il semble fondamental de pouvoir systématiquement refléter le contexte de production des connaissances musicologiques au moment de la diffusion. Autrement dit, quel que soit le support de publication scientifique, qu’il s’agisse d’une édition papier ou d’une base de donnée numérique, il semble fondamental de ne pas se limiter aux données scientifiques produites sans prendre en compte « la dynamique interprétative entre les sources et les connaissances qui en sont tirées et qui sont convoquées afin d’en éclairer la compréhension »2. Dans toute publication scientifique doit figurer la démarche qui permet de cheminer au résultat.
« La validité scientifique du travail de l’analyste ne concerne pas le fait d’« arriver à la vérité », mais de rendre son travail falsifiable, explicite et réitérable. »3
« Le moins que l’on puisse attendre d’une démarche musicologique, c’est qu’elle rende explicites les données sur lesquelles elle s’appuie, qu’elle justifie comment elle les a obtenues, qu’elle précise la théorie qu’elle utilise pour les expliquer et qu’elle fournisse les principes de la grille avec laquelle elle les interprète. »4
Sherlock — de la production à la publication des données scientifiques numériques de l’IReMus
Avec cette volonté de garantir une connaissance en sciences humaines située, le projet de recherche Sherlock, mené à l’IReMus dans le cadre de l’appel à projets Sorbonne Université Emergence 2019-2021, est un vaste projet de conception, développement, réflexion, modélisation, valorisation de l’ensemble des données numériques produites à l’IReMus. C’est un projet de refonte à la fois méthodologique, scientifique et technique des données scientifiques numériques, aboutissant à des interfaces web et un graphe de connaissances public et interrogeable. Au-delà de la recherche en musicologie, le projet Sherlock est voué à s’étendre à l’ensemble des sciences humaines relevant d’une démarche historico-herméneutique , c’est-à-dire disposant d’un corpus comme sujet 18 d’étude. Dans ce rapport nous désignerons sous le terme d’Humanités les disciplines relevant de cette démarche.
Le corps ingénieur de l’IReMus, composé de Thomas Bottini et Rebecca Bristow, a mis en place une méthodologie en cinq mouvements pour mener ce travail de formalisation et de numérisation des travaux de recherche à l’IReMus.
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Écouter : La première étape vise à recueillir les propos des chercheurs lors d’entretiens dans une démarche de maïeuticien 5. L’ingénieur, qui ne dispose pas de l’expertise sur le contenu étudié, assume son rôle de naïf (« qui vient de naître »). Il découvre le travail du chercheur, son savoir-faire et ses modes d’action et délimite avec celui-ci le cadre de sa recherche et ses caractéristiques à mettre en avant.
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Accompagner : Une fois un cadre convenu, l’ingénieur accompagne le chercheur pour la saisie des données scientifiques. Pour cela ils conviennent ensemble d’un outil numérique et l’ingénieur met en place une interface de saisie pour le chercheur (un tableur simple ou une interface de gestion éditoriale par exemple). Cette étape cruciale positionne le chercheur face à un outil numérique, pour que sa pensée s’y forme en s’y glissant, et puisse aider sa formulation. Le formalisme du numérique doit pouvoir l’aider à révéler la structure interne de son objet d’étude, alors même qu’il peut être source de frustration pour le chercheur . C’est la vertu heuristique de l’outil[^20]. L’accompagnement lors de cette étape est donc crucial pour s’assurer que l’appropriation par le chercheur n’abime pas son travail6.
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Modéliser : Une fois le recueil fait, il convient de modéliser les données scientifiques, leur contexte de production et les sources auxquelles elles se rapportent. La modélisation faite par l’ingénieur est une construction qui consiste à sélectionner, tout comme une photo procède d’un cadrage. On évitera de dire que l’on révèle de manière « neutre » le travail du chercheur mais plutôt que l’on souhaite en donner une représentation. Pour modéliser, on mobilise une grille de lecture et de représentation pour refléter l’objet sous le prisme d’un modèle, parce-que c’est fertile, et parce-que cela donne à voir . À l’IReMus, nous utilisons un 22 modèle conceptuel propre au patrimoine culturel nommé CIDOC-CRM. Nous reviendrons davantage sur ce modèle conceptuel en seconde partie du rapport.
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Générer : Après l’étape de modélisation, qui n’utilise aucune compétence technique particulière mais mobilise plutôt des compétences d’analyse, l’ingénieur mouline les données transmises par le chercheur et en fait des données sémantisées d’après la modélisation réalisée lors de l’étape précédente. Le paradigme technique dans lequel s’inscrit le projet Sherlock est celui du web sémantique, dans lequel circulent des informations structurées pour lesquelles la sémantique n’est pas ambigu mais toujours explicitée. Nour reviendrons davantage sur ce paradigme en seconde partie du rapport.
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Diffuser : Les données sémantiques établies lors de l’étape de génération sont publiées en ligne et mises en relation dans un graphe de connaissance. Grâce au projet Sherlock-client, il est possible de naviguer dans le graphe directement depuis un navigateur internet, étant donné que chaque ressource du graphe dispose d’une adresse URL. Le graphe de connaissance est aussi interrogeable par un public maîtrisant le langage de requêtage SPARQL. Enfin, l’équipe d’ingénieurs de l’IReMus développe des sites internets thématiques spécifiques à chaque projet de recherche qui récupèrent des données ciblées du graphe pour faciliter la consultation tout-public.
Dans le cadre du projet Tonalities, j’ai pu participer aux étapes de recueil, de modélisation, de génération des données et de développement d’interface. Nous reviendrons sur ces quatre travaux centraux dans la prochaine partie pour analyser les situations de travail qui en découlent puis en dernière partie pour en dégager les productions résultantes.
Une des spécificités du projet Tonalities, contrairement à un projet de publication de corpus numérique, est que le processus de création de la donnée scientifique n’est plus linéaire, mais circulaire. En plus de pouvoir consulter les données scientifiques déjà saisies, l’interface permet la saisie analytique directement depuis l’interface finale. Les étapes d’accompagnement pour la saisie et de diffusion se retrouvent alors imbriquées dans une même concrétisation logicielle, qui a animée la majorité de mes six mois de travaux.
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Thomas BOTTINI, Instrumenter la lecture critique personnelle multimédia, thèse de doctorat, université de technologie de Compiègne, 2010. p. 34 ↩︎
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S.H.E.R.L.O.C.K. : Social sciences & Humanities corpora Exploration and active Reading with Linked, Open & Contributive Knowledge organisation systems, site de l’IReMus. (consulté en ligne le 30/07/2022) ↩︎
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Thomas BOTTINI, Instrumenter la lecture critique personnelle multimédia, thèse de doctorat, université de technologie de Compiègne, 2010. p. 34 ↩︎
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Jean-Jaques NATTIEZ, « Sémiologie musical et herméneutique — une analyse et quelques considérations épistémologiques », Les Cahiers de l’Ircam, 2002. (cité dans Thomas BOTTINI, 2010) ↩︎
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La maïeutique est l’art de Socrate qui, par des questions et non par un savoir, amène son interlocuteur à « accoucher » de vérités qu’il possédait sans le savoir. Le numérique n’est pas neutre mais ambivalent. Le formalisme qu’il induit pour le travail de la recherche émancipe et aliène concomitamment. Tout objet technique est pharmacologique : il est à la fois remède et poison. ↩︎
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L’heuristique (εὑρίσκω — « je trouve ») qualifie tous les outils intellectuels, tous les procédés et plus généralement toutes les démarches favorisant la découverte. ↩︎