Répliques
21
Au mur, il y a un Picasso. Quand je suis entrée pour la première fois, j’ai remarqué le Picasso, j’ai dit « mais Jean-Pierre, … c’est un Picasso ! » Il a répondu, « oui, Simone, c’est un Picasso » « Un Picasso, Jean-Pierre ! » « Faudra le répéter combien de fois, Simone ! » Peut-être que là aussi il mentait, comme il m’avait menti pendant toutes ces années, le sale type ! Un jour, je frapperai l’Himalaya avec une hache et la montagne s’ouvrira en deux, et, ce jour-là, le cœur d’une femme qui aime retrouvera les trésors qu’on lui a volés.
11 juin 2025
22
Je voulais écrire, je voulais m’y mettre. La veille, je me disais : demain, c’est le grand jour, il faut te lever tôt, te lancer, et à midi tu vogueras déjà sur la pleine mer de l’écriture. Mais, rien. Je me levais, je vidais ma tasse de café, elle pesait lourd dans ma main. Je ne sentais en moi qu’une mort précoce. Alors, défait, je me recouchais. Un jour, j’ai eu une illumination. « Si tu n’y arrives pas, c’est que tu manques de modèles. Cesse de broyer du noir. Examine plutôt les cabinets de travail, les lieux où de grands écrivains ont écrit de grandes oeuvres. J’ai suivi mon conseil. Chez un tel, j’ai vu qu’il y avait une petite cage avec un oiseau et j’ai acheté une petite cage et un canari. Puis, chez d’autres, c’était une grande carafe d’eau. Chez d’autres encore, des crayons tout frais taillés, soigneusement alignés sur la table. Un buste en plâtre de Voltaire. Une photo de Marcel Proust dans un petit cadre. Un chat empaillé. Quand j’ai su que Schiller, le grand poète et dramaturge allemand, entassait dans son bureau des pommes de terre pourries dont, disait-il, l’odeur stimulait son imagination, j’ai couru chez l’épicier. Mais tout cela finalement n’a pas servi à grand chose. Il vaudrait mieux admettre que je suis un écrivain raté.
11 juin 2025
23
Des gens très bien, les asiatiques ! Travailleurs. Obéissants, qui, comme vous, ont besoin de gagner leur croûte. Mais permettez-moi de vous le dire, d’une disponibilité exactement inverse à la vôtre. Donc, y a pas photo, mon vieux, je les engage, et vous, bonsoir !
11 juin 2025
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J’ai déposé mon fardeau. Hier, je me rends à l’appartement de mon fils. J’ouvre la porte. Il est couché dans la cuisine. Sa barbe est sale, puante, tout souillée du vomi de la veille. Les drogues ont fait de lui une épave. Mon fils ouvre les yeux, il dit « maman ». Je réponds « oui, mon Claude, je suis là, je suis près de toi ». Et en l’embrassant, je reconnais son visage de bébé, j’entends le rire de ses huit ans quand je lui ai offert son premier jeu vidéo. Il a froid, je le recouvre. Je prends ses mains dans les miennes. Il serre mes doigts. Très fort. Sa respiration devient ample et paisible : il s’endort rapidement d’un bon sommeil d’enfant aimé. « Sois heureux, mon chéri » : c’est ce que je lui murmure à l’oreille. J’ai sorti le revolver et je lui ai mis une balle dans le cœur.
11 juin 2025
25
Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché. C’était en plein midi, le soleil me pesait sur la nuque, je portais une jupe, j’étais court vêtue, je traversais les rues, imprimant un beau branle au continent masculin tout entier. Fruit mûr, juteux melon, pensaient les mâles. Entre mes cuisses, un abîme. Ce que j’aimerais y plonger se dit l’un; et l’autre acquiesce secrètement oui oui oui oui, plonger en elle, dans cet abîme-là, plonger et peut-être n’en plus jamais sortir, car si l’on vient de là, pourquoi ne pourrait-on pas y rentrer? Et ces voix, je les entendais sous ma jupe. Pour les hommes, le ventre des femmes est une place publique qu’ils arpentent de leur bruyant désir, vous devez le savoir, vous êtes un homme, mon père. Trouvez- vous que je suis belle ? Regardez ma gorge. Savez-vous que la peau des femmes a une propriété particulière, que cette peau peut capter la musique du bas-ventre ? La musique n’est pas encore jouée, l’instrument des mâles n’est pas encore accordé, mais mon corps à moi repère déjà la chanson ! Est-ce cela qu’on appelle la prédestination ? J’ai péché, je suis fautive et je ne veux pas que le Très-Haut m’exonère de ma faute, mais pour autant, faut-il jeter un voile d’innocence sur les queues qui saluent mon passage, dressant dans la nuit des braguettes un nœud bien vindicatif ? Le crime ne se commet jamais seul. L’œil de l’autre est actif, il pousse au forfait : c’est ce que je me disais en voyant les trous de la palissade. Car je l’ai franchie, cette palissade. Derrière il y a un terrain vague, quelque chose comme une décharge. « Décharge », le mot vous convient-il ? Voyez-vous bien la chose ? Cela importe pour comprendre le surgissement de mon péché. Il est venu comme un doigt brutal qui se fourre dans une culotte, assoiffé, revendicateur, se remuant avec une frénésie que je n’arrivais pas à diriger. Et savez-vous pourquoi il m’était venu ce péché, parce que par les trous de la palissade, des hommes regardaient. Combien étaient-ils, je ne sais pas. Un, mille, et qu’importe le nombre, même un borgne, même un aveugle suffirait, car c’est le désir qui fait le regard, et je le sentais ce désir, je le sens, ce n’était plus le soleil qui me faisait ruisseler, mais la brutale érection des sexes à moi dissimulés derrière la palissade, queues pointées dans des culottes tristes, réclamant la main comme un saint homme appelle la miséricorde, cherchant dans l’ombre de la vie ce que la clarté ne leur donne pas. Et moi, en fille pieuse, je me disais qu’il n’est pas de plus grande joie que de donner son corps pour autrui, comme le fit notre seigneur Jésus Christ exposé sur la croix, presque nu. Une fleur poussait sa tige comme il advient au printemps. Je me suis posée dessus, me suis accroupie, jambes écartées ai frotté mon sexe sur les pétales lentement, doucement, la palissade était pétrifiée, moi vaguement heureuse, j’ai poussé de petits cris, pas la jouissance, non, pas la jouissance, de petits cris comme le fait le femelle lorsqu’elle appelle sa nichée, et tendant un doigt au hasard, j’ai dit : toi, homme, toi, viens ! Un homme est apparu, mais je n’ai pas vu ses traits. Je venais de nouer un foulard sur mes yeux. À la précaution de son approche, j’ai compris qu’il venait à moi comme on va à l’hostie, grave, calme, recueilli. Il s’est couché à mes pieds, sur le dos. Des mains, j’ai écarté mes fesses. L’homme s’est alors glissé sous moi et m’a - oserais-je vous le dire, mon père? - embrassé l’anus comme si c’était le Saint-Sacrement. Voilà toute ma faute. Est-elle si grave qu’elle ne puisse trouver au ciel quelque mansuétude ou, en vous, un début d’acquiescement ? Comprenez-vous l’abbé, ce que je dis ? Vous même, passant à cet instant, vous m’auriez regardée et le mauvais désir vous aurait mangé l’âme. Vade retro Satanas, auriez-vous dit, car vous parlez comme ça, oui , oui, et parlant comme ça, oui, oui, vous oubliez que Dieu d’une égale clairvoyance fit la faute et le repentir. Mais comment connaître le repentir si on ne commet pas la faute ? Mon père, demain, soyez à la palissade, je ferai de vous un pécheur.
11 juin 2025
26
L’image du passé peut surgir comme un grand soleil inattendu, ça ne suffit pas! Même si elle semble dégonfler la baudruche de notre présent, même si elle fait apparaître nos respirations comme les derniers moments d’un grand souffle, ça ne peut absolument pas suffire ! Nous avons besoin de la charpente du vrai ! Comment l’homme peut-il décoller, se projeter au-delà de lui-même quand il n’a pour s’élancer qu’un pauvre sol fait de ses pires illusions ? Est-ce qu’on bâtit sur le sable ? Est-ce qu’on marche sur les eaux ?
11 juin 2025
27
. Une mauvaise odeur flotte autour de nous : celle de la pensée qui meurt. Oui, je le clame urbi et orbi : la pensée se meurt. Les temps actuels haïssent profondément l’envol de l’esprit. L’ère du vide nous engloutit. . Le vide, le vide ! . Tout cela est un peu philosophique, je m’en excuse. . Comme vous y allez ! Le vide ! Mais avez-vous remarqué que les sociétés « pleines » - je mets les guillemets - sont des sociétés profondément inégalitaires ? Les esclaves de l’antiquité ! Les serfs du moyen-âge ! Les paysans du Roi-Soleil ! Les enfants travaillant parfois quinze heures par jour dans les mines du XIXème siècle ! Alors, je demande : est-ce que le vide que vous haïssez tant n’est pas la conséquence de la démocratie ? Et s’il faut choisir, prenez-vous le plein et l’injustice ou le vide et l’égalité ? Hein ? Hein ?
11 juin 2025
28
Si nous n’avons qu’une vie, qu’arrive-t-il ? Elle est notre prison. Nous nous y enfermons, c’est une mâchoire qui nous mord, qui nous ampute, nous marchons au ras du sol, nous perdons la faculté de démultiplier nos expériences. Nos sens s’usent dans l’habitude, là où l’action en nous des personnages de fiction nous fait vivre des vies que nous ne connaîtrons jamais.
11 juin 2025
29
On a perdu des choses qui nous tenaient à cœur. On s’était battu pour elles et puis on les a remisées dans la cave. Vieux meubles trop vus, après quelques temps, on sera content de les redécouvrir, a t-on pensé. Mais non, c’est le contraire qui s’est passé. Exactement le contraire. On les a oubliés, on ne s’en est souvenu que le jour où on a décidé de les mettre une fois pour toutes à la poubelle ! Quand est- ce qu’on a glissé ? Quand est-ce qu’on a renoncé ?
11 juin 2025
30
Mais Carlo, mon chéri, tu te mets à la trompette, maintenant ? Oh, tu peux penser que la trompette est un instrument plus facilement maîtrisable que la batterie, si tu veux. Mais tu te trompes. Vois comment tu t’épuises. Arrête, tu deviens tout rouge, ta tête va éclater. Ou alors tu vas carrément faire dans ton pantalon. Un intestin en tempête sonne mieux que ça, permets-moi de te le dire. Pour jouer de la trompette et en sortir quelque chose d’un peu mélodieux, il faut du souffle, mon ami, du souffle ! Ce dont tu manques visiblement, y compris dans la vie. Continue comme ça et ce sera bientôt le coma !
11 juin 2025