25
Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché. C’était en plein midi, le soleil me pesait sur la nuque, je portais une jupe, j’étais court vêtue, je traversais les rues, imprimant un beau branle au continent masculin tout entier. Fruit mûr, juteux melon, pensaient les mâles. Entre mes cuisses, un abîme. Ce que j’aimerais y plonger se dit l’un; et l’autre acquiesce secrètement oui oui oui oui, plonger en elle, dans cet abîme-là, plonger et peut-être n’en plus jamais sortir, car si l’on vient de là, pourquoi ne pourrait-on pas y rentrer? Et ces voix, je les entendais sous ma jupe. Pour les hommes, le ventre des femmes est une place publique qu’ils arpentent de leur bruyant désir, vous devez le savoir, vous êtes un homme, mon père. Trouvez- vous que je suis belle ? Regardez ma gorge. Savez-vous que la peau des femmes a une propriété particulière, que cette peau peut capter la musique du bas-ventre ? La musique n’est pas encore jouée, l’instrument des mâles n’est pas encore accordé, mais mon corps à moi repère déjà la chanson ! Est-ce cela qu’on appelle la prédestination ? J’ai péché, je suis fautive et je ne veux pas que le Très-Haut m’exonère de ma faute, mais pour autant, faut-il jeter un voile d’innocence sur les queues qui saluent mon passage, dressant dans la nuit des braguettes un nœud bien vindicatif ? Le crime ne se commet jamais seul. L’œil de l’autre est actif, il pousse au forfait : c’est ce que je me disais en voyant les trous de la palissade. Car je l’ai franchie, cette palissade. Derrière il y a un terrain vague, quelque chose comme une décharge. « Décharge », le mot vous convient-il ? Voyez-vous bien la chose ? Cela importe pour comprendre le surgissement de mon péché. Il est venu comme un doigt brutal qui se fourre dans une culotte, assoiffé, revendicateur, se remuant avec une frénésie que je n’arrivais pas à diriger. Et savez-vous pourquoi il m’était venu ce péché, parce que par les trous de la palissade, des hommes regardaient. Combien étaient-ils, je ne sais pas. Un, mille, et qu’importe le nombre, même un borgne, même un aveugle suffirait, car c’est le désir qui fait le regard, et je le sentais ce désir, je le sens, ce n’était plus le soleil qui me faisait ruisseler, mais la brutale érection des sexes à moi dissimulés derrière la palissade, queues pointées dans des culottes tristes, réclamant la main comme un saint homme appelle la miséricorde, cherchant dans l’ombre de la vie ce que la clarté ne leur donne pas. Et moi, en fille pieuse, je me disais qu’il n’est pas de plus grande joie que de donner son corps pour autrui, comme le fit notre seigneur Jésus Christ exposé sur la croix, presque nu. Une fleur poussait sa tige comme il advient au printemps. Je me suis posée dessus, me suis accroupie, jambes écartées ai frotté mon sexe sur les pétales lentement, doucement, la palissade était pétrifiée, moi vaguement heureuse, j’ai poussé de petits cris, pas la jouissance, non, pas la jouissance, de petits cris comme le fait le femelle lorsqu’elle appelle sa nichée, et tendant un doigt au hasard, j’ai dit : toi, homme, toi, viens ! Un homme est apparu, mais je n’ai pas vu ses traits. Je venais de nouer un foulard sur mes yeux. À la précaution de son approche, j’ai compris qu’il venait à moi comme on va à l’hostie, grave, calme, recueilli. Il s’est couché à mes pieds, sur le dos. Des mains, j’ai écarté mes fesses. L’homme s’est alors glissé sous moi et m’a - oserais-je vous le dire, mon père? - embrassé l’anus comme si c’était le Saint-Sacrement. Voilà toute ma faute. Est-elle si grave qu’elle ne puisse trouver au ciel quelque mansuétude ou, en vous, un début d’acquiescement ? Comprenez-vous l’abbé, ce que je dis ? Vous même, passant à cet instant, vous m’auriez regardée et le mauvais désir vous aurait mangé l’âme. Vade retro Satanas, auriez-vous dit, car vous parlez comme ça, oui , oui, et parlant comme ça, oui, oui, vous oubliez que Dieu d’une égale clairvoyance fit la faute et le repentir. Mais comment connaître le repentir si on ne commet pas la faute ? Mon père, demain, soyez à la palissade, je ferai de vous un pécheur.